lundi 11 mai 2009

Le 'coup de maître' de Stefaan de Clerck

Le ministre de Justice Stefaan de Clerck, modeste comme tous les politiciens, a parlé d’un « coup de maître contre la surpopulation dans les prisons belges ». L’Etat belge voudrait louer des cellules aux Pays-Bas et y parquer entre trois et cinq cent prisonniers condamnées ici. Il s’agirait d’une mesure temporaire vu que l’Etat se targue de pouvoir ouvrir vers 2012 plusieurs nouvelles prisons. Une fois de plus, il devient clair que l’Etat traite ses prisonniers (tout comme ses autres « sujets ») comme des pions déplaçables à son gré.

Dans les têtes des puissants, chaque individu est en effet surtout le rôle social que lui est imposé. Ainsi nous sommes considérés comme « force de travail », « machines à reproduire », « prisonniers », « clandestins »… Les sciences sociales comme la sociologie et la criminologie fournissent au pouvoir les moyens rationnels et analytiques pour construire et saisir ces catégories. L’enfermement des individus dans des catégories leur donne une emprise sur notre existence, permet à leur logique de pénétrer dans nos vies et de tracer le chemin qu’il nous faut suivre. Il ne serait alors guère surprenant que les individus appartenant à ces catégories soient traitées comme des matières premières, comme des briques déplaçables à merci dans les citadelles du pouvoir. Certaines catégories sont à déporter, d’autres sont à incorporer dans les régiments du travail, toujours prêts à se déplacer sous la commande du capital, d’autres encore sont à écarter dans de longues listes d’attente pour une existence meilleure qui ne vient jamais.

Les prisonniers ne font pas exception à cette logique. Comme s’ils étaient juste une matière première, il faut les délocaliser vu que la capacité de la machine à enfermer ici ne suffit plus. L’Etat hollandais parade avec ses prisons perfectionnées et vient à la rescousse de la Belgique. C’est aussi simple que ça. Evidemment, il y a un prix à payer et pas seulement le loyer des cellules. Les accords de déportation, le fait que des pays acceptent de « reprendre » les demandeurs d’asile déboutés, sont une carte de plus à jouer. Pour le Maroc, ils allaient de pair avec des accords bilatéraux sur l’exportation des tomates. Le Nepal a accepté en échange d’une licence d’importation d’armes fabriquées ici par FN-Herstal. Les prisonniers seront donc utilisés comme monnaie d’échange pour faire du business. En outre, il n’y a pas de doute que la déportation vers les Pays-Bas sera utilisée comme une espèce de mesure disciplinaire, en plus du quartier de sécurité ou du transfert, pour isoler des prisonniers qui gênent le bon fonctionnement.

La Belgique a d’ailleurs déjà conclu des accords avec des pays comme la Pologne pour qu’ils reprennent « leurs » prisonniers et que ceux-ci purgent des peines infligés par des tribunaux belges dans « leur » pays. Des négociations sont encore en cours avec d’autres pays comme, de nouveau, le Maroc. Toutes ces mesures pour rabaisser la pression dans les prisons ici.

Au-delà de l’écœurante politique de gestion des populations qui réduit des individus à des catégories et des pions sur le jeu d’échecs du pouvoir, la déportation des prisonniers vers les Pays-Bas entraînera toute une série de problèmes pratiques. Les prisonniers ne pourront peut-être pas parler avec leurs codétenus parce qu’ils ne maîtrisent pas la langue, leur accès à des médecins et des assistants sera plus difficile à cause des problèmes de communication, les visiteurs auront des kilomètres en plus à faire, l’assistance des avocats se limitera car ceux-ci ne seront souvent pas prêts à voyager jusqu’aux Pays-Bas ou ne seront simplement pas habilités (et en outre, ils ne connaissent ni les spécificités du code pénal hollandais ni les coutumes du régime pénitentiaire). Il est alors clair que la déportation des prisonniers vers les Pays-Bas n’est qu’un des énièmes tentatives pour isoler et mettre à l’écart.

Le « coup de maître » de Stefaan de Clerck est simplement une autre mesure pour mater le mécontentement et les révoltes dans les prisons. Des arguments tels que la « surpopulation » ou les « mauvaises conditions » ne sont que des prétextes pour masquer de quoi il s’agit réellement : faire tourner une machine aussi efficace que possible pour enfermer des personnes et pour briser leur volonté. Que l’Etat néerlandaise s’y morde ses doigts et que, qui sait, le virus de la révolte se laisse déporter lui aussi au-delà des frontières.

[Extrait de La Cavale, numéro 15 bis, mai 2009]

vendredi 1 mai 2009

Occupation de la faculté de Criminologie à Gand


Gand – mercredi 29 avril 2009. La faculté de criminologie de l’université de Gand est occupée en solidarité avec les mutineries dans les prisons et les centres fermés, et plus spécifiquement avec la destruction de la section de haute sécurité de la prison de Bruges. Nous avons choisi d’occuper la faculté de criminologie parce que cette science est étroitement liée à la prison, à la justice et à la police. En effet, ceux qui condamnent jour après jour des dizaines de personnes à plusieurs années de prison ou à se faire déporter ont souvent commencé leur ignoble carrière dans cette faculté.


Solidarité avec les rébellions dans les prisons et les centres fermés. Contre toutes les prisons.


OCCUPATION DE CRIMINOLOGIE A GAND


Sans cesse, des directeurs de prison progressistes, des sociologues, des chercheurs, des intellectuels illuminés et des journalistes critiques nous présentent leur opinion sur le monde carcéral. De temps en temps, ils énoncent même des opinions critiques à propos de ses aspects les plus brutaux comme la surpopulation qui fait que les prisonniers se retrouvent souvent à quatre dans des cellules prévues pour deux personnes ; comme l’absence d’activités et de visite qui fait que plein de détenus restent en cellule 22h par jour; comme la brutalité et les vexations de la part des gardiens qui utilisent actuellement même des tazer (des électrochocs) pour calmer les détenus révoltés. Mais ces critiques ne remettent aucunement la prison en question pour ce qu’elle est et ce qu’elle signifie. Elles renforcent même le mécanisme démocratique derrière l’enfermement des milliers de personnes. Ce ne sont certainement pas les politiciens ou les faux critiques de ce monde qui vont avancer une vraie critique du carcéral, de sa justice et donc de sa société. Comment serait-ce possible, alors que la prison n’est rien d’autre qu’un instrument créé pour défendre l’ordre existant tant au niveau social, économique que morale ? Dans ce sens, une critique de la prison ne peut pas être séparée d’une critique de l’ordre existant qui divise le monde en oppresseurs et opprimés, en exploiteurs et exploités, en maîtres et esclaves et qui a, entre autre, besoin de prisons pour se maintenir tel quel.


Depuis plus de trois ans, une tempête de révolte secoue les prisons et les centres fermés belges. Beaucoup de prisonniers se sont mutinés, ont détruit l’infrastructure carcérale tellement haïe, se sont évadés, ont cramé des cellules, ont attaqué des gardiens – ces mercenaires de l’Etat – ou les ont pris en otage pour s’évader. La révolte se diffusait d’une prison à une autre ; l’utilisation fructueuse d’une méthode particulière entrainait sa multiplication, comme les actuelles prises d’otage de matons pour s’évader. A tout le moins, on peut dire que c’est dans la rupture avec le cours normal des choses, la révolte, que s’ouvre au moins l’espace pour poser de vraies questions qui ne soient pas récupérables par le spectacle démocratique de la politique et de ses spécialistes. Même si on ne connaît pas tous ces prisonniers révoltés, nous reconnaissons dans leurs actes une propension à la liberté et une rage qui sont aussi les nôtres. Une rage contre l’incommensurable infamie de ce monde avec ses barreaux, ses barbelés, ses cellules, ses gardiens, ses juges, ses déportations… une propension vers la liberté qui ne supporte plus d’être commandé, d’accepter, de se résigner, de se faire exploiter, de baisser les yeux quand un compagnon est mis au cachot pour la énième fois …


La prison n’est en effet rien d’autre que le reflet de la société dans laquelle on vit. La prison et la privation de liberté ne sont pas des exceptions à la démocratie, pas une suspension temporelle de la vie de quelqu’un, mais une des conséquences d’une logique qui régit toute cette société. Les enfants sont principalement enfermés dans des écoles pour apprendre à obéir ; les adultes sont enfermés la moitié de leur journée sur leurs lieux de travail pour gagner le fric nécessaire à leur survie tandis qu’ils augmentent la richesse des patrons ; d’autres avalent chaque jour des antidépresseurs parce que sans ça ils ne pourraient pas supporter l’absence de perspective et l’ennui que cette société nous offre ; d’autres encore sont chassés et traqués par les négriers modernes de l’ONEM, d’Actiris et du FOREM. Et que dire d’une société qui enferme et largue ses vieux dans des foyers verrouillés ; qui étiquette d’ « hyperkinétiques » ses enfants éveillés et leur fait avaler les pilules correspondantes ; qui accueille ses nouveaux arrivants à coup racisme, de rafles et de déportations ; qui intoxique chacun d’entre nous – sans discrimination, ce monde est tellement démocratique – avec les émissions de ses usines, avec ses déchets nucléaires, sa destruction de l’environnement ; qui réduit les animaux à de la matière première produite et abattue à une échelle industrielle ? En fait, il n’y a pas de rupture fondamentale entre le dedans et le dehors, entre cette société et ses prisons : il y a surtout toute une continuité qui fait que la solidarité avec les mutineries dans les prisons signifie surtout de se battre ici et maintenant contre tout ce qui nous rend prisonniers de ce système. Pas seulement contre les juges qui distribuent au quotidien des dizaines d’années de prison, mais aussi contre les patrons qui nous pressent et se font du fric sur notre dos ; pas seulement contre les matons qui tournent jour après jour la clé des cellules, mais contre patriarche qui dirige femme et enfants d’une main de fer ; pas seulement contre les entreprises qui gagnent de l’argent en construisant ou en participant à la gestion des prisons, mais aussi contre tous ceux qui ont acquis des privilèges et qui font que ce monde est et reste divisé en pauvres et riches.


Nous avons choisi d’occuper aujourd’hui la faculté de Droit et plus spécifiquement l’unité d’enseignement et de recherche de Criminologie de l’Université de Gand en solidarité avec les révoltes dans les prisons belges et ailleurs dans le monde. Ce choix n’est pas arbitraire. Trop souvent, l’université et sa série de spécialistes essayent de se vendre comme l’arbitre neutre et sage qui se trouve au-dessus des remous de la société. Pourtant, l’université est une institution qui étudie le terrain, donne des avis, forme des spécialistes pour mieux servir le pouvoir sous toutes ses formes. Il en va de même pour les criminologues en formation qui après travailleront souvent pour la Justice, la police, la prison. La criminologie est la science qui passe « les criminels » au crible, qui analyse leurs comportements et leurs origines, qui fournit donc de l’information aux détenteurs de pouvoir pour comprendre et donc gérer « ces délinquants » en tant que catégorie analysée et donc contrôlable. Tout cela pendant que les maîtres du monde font bombarder, affament, exploitent, déportent, enferment des millions de personnes pour maintenir leur pouvoir et leurs profits. Les criminologues, comme leurs autres collègues spécialistes, ne peuvent pas se cacher derrière les excuses comme « nous sommes neutres », « nous ne faisons que des recherches objectives »… Car ce monde d’oppression n’a pas seulement besoin d’uniformes et de matraques pour se protéger, ni même uniquement de la résignation de ses sujets, mais aussi des lumières en pardessus blancs et de vestons progressistes poussiéreux une pipe aux lèvres pour seconder la planification rationnelle de tout ce qu’il y a d’infâme et d’écœurant dans ce monde.


Enfin, n’oublions pas que la seule réponse – et nous ne nous attendions pas à autre chose – de l’Etat aux cris de rage issus de derrière les murs est la construction de plus de prisons (dont une nouvelle prison psychiatrique à Gand), l’embauche de plus de matons et de gardiens de toutes sortes, l’extension du contrôle social à travers rafles, caméras, bases de données intégrés, bureaucrates. Faisons en sorte que leur machine ne tourne pas rond.


Avec cette occupation, nous voulons aussi envoyer un salut épris de liberté aux prisonniers qui, début avril, ont dévasté le quartier d’isolement de la prison de Bruges. Ce nouveau quartier d’isolement était une des réponses de l’Etat aux années de révoltes. Le voilà, lui aussi, réduit en ruines par le courage et l’audace de certains prisonniers. Ceci est de nouveau un pas en avant dans la lutte permanente contre la prison et son monde dont toutes les conséquences sont encore à venir…

Des salutations fraternelles aussi à tous les prisonniers qui se sont battus contre ce qui les détruit ces dernières années, vous savez déjà que ceci est aussi pour vous.


Force et courage à tous ceux et toutes celles qui se battent pour la liberté, dedans comme dehors !

En lutte contre la prison et le monde qui la produit et en a besoin !

lundi 6 avril 2009

Affiche à propos de la destruction du quartier d'isolement à Bruges


La prison n’est rien d’autre que le reflet de la société dans laquelle on vit. La société elle-même est une vaste prison où la plupart des gens sont enfermés dans la nécessité de trouver de l’argent, dans l’absence de perspectives de vie, dans des rôles de servitude et de soumission que les valeurs dominantes leur ont donnés. Tout comme dans la rue, il y a dans les prisons, les asiles psychiatriques et les centres fermés, des personnes qui ne se résignent pas et qui ne perdent pas un certain goût pour la liberté et pour une vie meilleure simplement parce qu’un juge l’a ordonné. Des personnes qui, quotidiennement, refusent l’humiliation d’obéir aux matons et aux chefs. Des personnes dans les cerveaux desquelles les murs et les barbelés de la prison ne sont pas encore imprimés et qui, bien au contraire, les considèrent plutôt comme des obstacles à franchir. Car la punition que la société, à travers ses juges et sa justice, leur a offerte, n’est que la conséquence d’un monde basé sur l’exploitation et l’oppression.


Alors, depuis trois ans déjà, une petite tempête de révolte a laissé des traces dans des dizaines de prisons et de centres fermés en Belgique. En se mutinant, en boutant le feu à l’infrastructure carcérale, en attaquant les gardiens, en s’évadant, certains prisonniers ont retrouvé ce que le système a voulu leur enlever définitivement : le courage, un désir de liberté et une audace qui rêve de balayer toute la merde que cette société produit.


Comme réponse, l’Etat a entre autre ouvert deux modules d’isolement à Lantin et à Bruges, de véritables prisons dans les prisons, pour mieux isoler et briser les « réfractaires ». Mais même dans ces cages, certains n’ont pas perdu le goût du combat. Le 2 avril 2009, des prisonniers à Bruges ont inondé les cellules de ce module et l’ont détruit presque entièrement. A l’heure où le gouvernement a annoncé ses plans de construction de sept nouvelles prisons, ils se retrouvent contraints de fermer le module d’isolement de Bruges. La machine carcérale n’est donc pas si bien rodée qu’elle parait.


FORCE ET COURAGE POUR TOUS CEUX QUI SE BATTENT POUR LA LIBERTE, DEHORS COMME DEDANS !


ATTAQUONS, NOUS AUSSI, TOUT CE QUI NOUS ENFERME, EXPLOITE ET OPPRIME !


dimanche 22 mars 2009

La Cavale numéro 15 est sortie

La Cavale numéro 15 est sortie. Vous pouvez l'obtenir dans les lieux de diffusion connus (infothèques, librairies, squats,...) ou en envoyant un mail à l'adresse uitbraak@gmail.com ou en écrivant à l'adresse postale Boite Postale 187, Rue du Progrès 80, 1210 Bruxelles.

Un numéro coûte 1,5 euro. Gratuit pour prisonniers. Ceux qui voudraient que nous envoyons la Cavale à un proche, ami, compagnon en taule, il suffit de nous signaler le nom et l'adresse.

Vous pouvez également le télécharger ici: http://www.typemachine.be/local--files/andere-teksten/La_Cavale_15.pdf

Edito du numéro 15 de La Cavale

Parfois tout semble indiquer qu’on est devant un tournant, qu’une certaine dynamique semble irrévocablement prendre une autre tournure. Difficile qu’il en soit autrement, car aucune lutte ne maintient la même intensité au cours des années. Il n’en va pas différemment avec l’agitation dans et autour des prisons ici. Après trois années de révoltes et de mutineries régulières, le silence si familier semble reprendre le dessus. La diffusion ardente de la révolte est de plus en plus ombragée par les geôles d’isolement, de nouvelles prisons, un nouveau centre fermé pour les indésirables récalcitrants, des bagarres sanglantes entre bandes comme dans la prison d’Anvers et de Gand.

Et alors, nous demanderont les réalistes, qu’est-ce qu’il y a été obtenu ? Quelle bataille a été remportée ? Mais il est impossible de répondre à des questions qui reprennent les catégories du pouvoir comme étalons. Trois années de révoltes ne peuvent pas être résumées dans une addition de résultats pratiques, car il n’a jamais été question de ça. Il s’agit, par contre, de la croissance d’une certaine conscience (qui s’affute en mots et en actes), d’idées qui ont trouvé l’espace pour s’exprimer, des liens de solidarité et de complicité qui ont été forgés. Ces choses ne peuvent pas être quantifiées, elles se heurtent de front à la logique de comptabilité des in et out.

Mais, nous demanderont des compagnons, est-ce que toutes les possibilités ont été saisies ? Là aussi, nous ne saurons répondre. Si on conçoit une lutte spécifique comme une possibilité de développer des idées plus générales, comme une possibilité d’acquérir des expériences avec les méthodes et les moyens, alors cette lutte devient un vrai parcours, un chemin où le point de départ et le point d’arrivée ne sont pas les mêmes, un parcours qui ne tourne pas en rond. Voilà peut-être le plus beau : il est vrai que l’Etat va construire des nouvelles prisons, il est vrai que des compagnons de lutte sont jetés dans les geôles d’isolement, mais personne n’en est au même point qu’il y a trois ans, les rapports de force ne sont pas restés inchangés, il y a une progression qui a été faite. Il s’agit alors aujourd’hui d’apprendre de toutes ces expériences, de les passer au crible et de s’en servir dans les luttes qui viennent, sans laisser rien derrière, sans laisser personne derrière, sans laisser s’éroder les complicités tissées entre l’intérieur et l’extérieur, mais tout en allant à la recherche de nouveaux horizons, de nouvelles possibilités pour intensifier la subversion de l’existant, pour attaquer le monde qui produit des prisons et est fondé sur la privation de liberté généralisée.

En outre, rien n’est fini. Si la dynamique de lutte des dernières années a été caractérisée par beaucoup de mutineries, ces moments spécifiques - ces moments où tout un parcours de rébellion enfonce comme un coup de masse les fondements de la démocratie - ce n’est pas pour autant que quand ces moments deviennent plus rares, la dynamique décroit. Non, elle change de forme, d’intensité, mais il n’y aucune raison sensée pour prétendre que la lutte se laisse délimiter par deux dates. Il s’agit alors, plus que jamais, de jeter des ponts vers d’autres fronts, de lier les différentes luttes dans l’ensemble de la guerre sociale dont nous faisons partie. Pour arriver à développer une dynamique qui ne dépende plus jamais des points de références théorisés ou des sujets (les prisonniers, les immigrés, les jeunes, les chômeurs, les sans-abris,…), mais qui trouve sa propre terre ferme pour, parmi tant d’autres rebelles, donner des coups qui portent quelque chose d’autre en eux, qui avancent une perspective anarchiste qui combatte obstinément et ardemment toute domination et toute exploitation.

Pas de tabula rasa donc, mais poursuivre, affûter toujours plus la critique en mots et en actes. Et sans s’affaisser dans l’oubli – ce grand ennemi de toute lutte – mais hardiment continuer à combattre aux cotés de ceux qui depuis des années se révoltent et se trouvent actuellement dans les modules d’isolement ici et ailleurs, continuer à se battre contre cette grande prison sociale où nous sommes tous prisonniers. Les occasions ne manqueront pas…

Extrait de La Cavale numéro 15

Une balle qui ressurgit avec pleine de force...

A propos du quartier d’isolement à Bruges
Ce texte a été écrit suite à une audience de procès autour des conditions de détention de Farid Bamouhammad. Farid a été transféré cet été vers le quartier d’isolement de Bruges, et ce n’était pas arbitraire. L’Etat belge a construit le quartier d’isolement notamment pour des prisonniers « avec des problèmes de comportement avancés ». Et ce que le spectacle nomme des problèmes de comportement, est en réalité un conflit permanent avec la prison ; un conflit qui s’exprime contre ses geôliers et son infrastructure.
Farid a déjà passé 25 ans dans différentes prisons belges, dont une grande partie en isolement. Récemment est apparu un livre de sa main où il dénonce les conditions de détention dans différentes prisons. Au printemps 2008, la torture et l’isolement qu’il subissait à Lantin a atteint des sommets. En juin, l’Etat s’est tapé sur les doigts et un juge a énoncé que la torture à Lantin devait cesser et qu’il devait être transféré vers une prison de moyenne taille en région francophone. Après un court passage à la prison de Louvain pour calmer les esprits, il a tout de même été transféré vers les geôles de Bruges.
Lundi 9 février, le procès en appel contre la décision du juge a eu lieu à Liège. Le jugement suivra le 10 mars. Farid a été emmené escorté par une série de policiers cagoulés et fort équipés de la section anti-émeute COBRA. Il a pris la parole. Il a décrit l’insanité des conditions de détention dans le quartier d’isolement et a fini par affirmer qu’il n’est plus question d’une amélioration, mais qu’il faut tout simplement en finir avec les prisons.
En mars 2009, Farid a été transféré à la prison de Namur où les gardiens font jusqu'ici toujours grève pour exiger son transfer immédiat.

« Au Moyen Age, ils jetaient des gens comme moi dans une oubliette. Aujourd’hui se passe la même chose, sauf que tu ne meurs plus de faim et de soif. Je me sens comme dans un labo où ils veulent tester jusqu’où ils peuvent aller. »
- Ashraf Sekkaki depuis le module d’isolement à Bruges, novembre 2008

« Toutes ces raisons ainsi que cet endroit qui te glace, qui t’accable et qui te casse, en font que je me suis terré avec regret et à tort et à travers. Mais j’ai remonté la pente et reste tant bien que mal stoïque face à ce système cinglant, opprimant et de non-droit. Je reste et je suis comme un roseau qui se plie parfois par désespoir mais qui se redresse aussitôt. »
- Farid Bamouhammad, depuis le module d’isolement à Bruges, janvier 2008

La prison n’est rien d’autre que le reflet de la société dans laquelle on vit. La société elle-même ressemble à une vaste prison où la majorité des gens sont enfermés dans la nécessité de trouver de l’argent, dans l’absence de perspective dans la vie, dans les rôles, comme par exemple « femme de ménage », que les valeurs dominantes leur ont octroyés. Tout comme dans la rue, il y a dans les prisons, les asiles psychiatriques, les centres fermés, des personnes qui ne se résignent pas et qui n’enterrent pas un certain goût de liberté et d’une vie meilleure parce qu’un juge l’a ordonné. Des personnes qui, quotidiennement, refusent l’humiliation d’obéir aux matons et aux chefs. Pour qui les murs et les barbelés de la prison ne sont pas encore imprimés dans leurs cerveaux et qui, au contraire, les considèrent plutôt comme des obstacles à franchir. Car la punition que la société, à travers ses juges, leur a offerte, n’est que le reflet d’un monde injuste basé uniquement sur le pouvoir de l’argent et sur l’obéissance.
Alors, depuis trois ans déjà, une petite tempête de révolte a laissé des traces dans des dizaines de prisons et de centres fermés en Belgique. En se mutinant, en boutant le feu à l’infrastructure carcérale, en attaquant les gardiens, en s’évadant, des prisonniers ont retrouvé ce que le système a voulu leur enlever définitivement : le courage, un désir de liberté et une audace qui rêve de balayer toute la merde que cette société produit. L’Etat va construire sept nouvelles prisons pour contenir cette rage et pour enfermer d’avantage les personnes qui, avec les conditions d’exploitation qui deviennent de plus en plus dures, ne respecteraient plus la loi des puissants et des riches. Et pour les prisonniers réfractaires, l’Etat a déjà ouvert deux modules d’isolement à la prison de Bruges et de Lantin, de vraies prisons à l’intérieur de la prison, des cages de torture blanche, pour en finir avec tous ceux dont le cœur les amène à se révolter plutôt qu’à se résigner.
Ces modules se composent de dix cellules qui ressemblent à des chambres frigorifiques, où les prisonniers sont enfermés 23h sur 24h. Dans une cage de quelques mètres carrés, les gardiens leur donnent un peu « d’air » une fois par jour. Dans les cellules, les prisonniers ne peuvent disposer de presque rien et une autorisation spéciale et temporaire est nécessaire pour obtenir, par exemple, un stylo. Pendant la nuit, la lumière est régulièrement allumée. Les cellules mêmes sont insonorisées. Ces endroits ressemblent à un mouroir où l’Etat essaye d’en finir silencieusement avec ceux qui gênent le bon déroulement de la machine carcérale à broyer des êtres humains.
Au cours des derniers mois, les prisonniers qui sont actuellement enfermés dans ces cages, se sont révoltés déjà plusieurs fois en brisant le peu de mobilier (les lampes par exemple) existant dans la cellule. Les gardiens ont toujours fait directement appel à des unités anti-émeute de la police fédérale, stationnées en permanence près de la prison. Ils viennent alors avec des matraques, des boucliers, des lacrymogènes, des chiens pour mater l’esprit rebelle. Ces gestes de révolte prouvent encore une fois que même dans la situation la plus oppressante, il y a des personnes qui refusent de se soumettre, de s’auto-annuler, de plier face à l’autorité infâme.
Si le but de l’Etat, en construisant ces cellules, est de mater toute critique en mots et en actes du système carcéral ; s’il cherche à en finir, par la torture blanche, avec tout individu qui choisit le chemin difficile de garder la tête haute plutôt que de se cacher dans le troupeau, croyant ainsi limiter les coups de fouets de la répression et de l’oppression, il en découle logiquement que, pour faire obstacle à ces plans mortifères, il nous faut intensifier la critique de la prison et de la société qui a besoin d’elle. La critique de la prison devient palpable quand elle est capable de préciser en quoi elle existe et qui participe à son fonctionnement. Ainsi, nous n’oublierons pas que c’est Hans Meurisse, le directeur général des prisons, qui donne les ordres de placer des prisonniers dans ces modules d’isolement. Nous n’oublierons pas que ce sont les directeurs Jurgen van Poecke, Sybille Haesebrouck et Ronny Vandecandelaere qui gèrent la prison de Bruges et la section de haute sécurité. Nous n’oublierons pas les gardiens qui font le sale boulot de faire tourner cette machine infernale et qui sont fiers de leurs uniformes. Nous n’oublierons pas les juges et toute la magistrature qui ordonnent l’incarcération de milliers de personnes. Nous n’oublierons pas ceux qui se font du fric en participant à la construction et à la gestion des prisons. Car l’oubli est l’antichambre de la soumission.

Quelques amants de la liberté
février 2009

« Ce que l’on oublie, c’est que l’endurance d’un humain n’est pas inépuisable. Ils pourraient bien un moment se retrouver dans une situation pénible. Car, une balle que l’on essaie de garder sous l’eau, ressurgit avec pleine force. »
- Ashraf Sekkaki, novembre 2008